Je me rends compte que j’ai presque vingt ans de présence sur la scène artistique guadeloupéenne.
2007–2027, si l’on compte réellement les années.
Il y a eu une décennie de pause apparente, de silence créatif visible, durant laquelle mon métier d’enseignante a exigé toute mon énergie et mon attention, sur un poste à responsabilité. Mais le silence n’est pas l’absence. Quelque chose continuait à se construire intérieurement.
Alors non, cela ne s’appelle plus être une artiste émergente.
Depuis 2022, je suis revenue pleinement à la création et à l’exposition. Et en regardant le chemin parcouru, je comprends qu’une œuvre s’est constituée au fil des années : une œuvre atypique, reconnaissable, traversée par des préoccupations constantes autour du corps, de la mémoire — personnelle, collective, historique —, du rituel, de la transformation et des traces laissées par nos existences.
Je comprends aussi que j’ai développé des concepts et des formes qui me sont propres.
Les Mofwazajs, présents autant dans ma vie civile que dans mes apparitions performatives.
Les Interférences, forme d’acte performatif silencieux où le performeur n’agit pas de manière perturbatrice, mais devient perturbation par sa seule présence. Une présence décalée, incongrue, silencieuse, qui modifie la perception de l’espace et du réel sans interrompre le cours des choses.
Je pense notamment à :
And Despite That I’m Still Single — conférence du CEREAP, Gosier, 2010 ;
La Fiancée de la Mort et Dark Queen — Carnaval de Marie-Galante, 2022.
Il y a aussi mes zombis urbains, en peinture et dans un travail sur grille et grillage, figures de circulation, d’enfermement et d’errance contemporaine.
Mes croix, explorées comme témoins de nos dysfonctionnements sociétaux, de nos fractures et de nos contradictions collectives.
Mes tòchs, où l’objet usuel, dérisoire, quotidien, devient objet esthétique et objet transitionnel.
Et puis les poupées d’artiste, sur lesquelles je travaille encore aujourd’hui, liées de manière profonde au corps, au rituel, à la mémoire collective, aux transmissions visibles et invisibles.
Je ne crée pas ex nihilo.
Je crée grâce — ou à cause — d’une forte nécessité intérieure.
Aujourd’hui, je ressens donc un besoin urgent d’acter tout cela.
Archiver, identifier, nommer, documenter, protéger aussi ,non pas pour figer l’œuvre, mais pour lui permettre d’aller plus loin.
Documenter son travail, ce n’est pas seulement conserver des traces. C’est reconnaître la cohérence d’un parcours. C’est accepter que ce qui a été produit possède une existence réelle et une portée.
C’est aussi une manière de reprendre autorité sur sa propre parole artistique.
Sav sa ou ja fè pou vansé pli douvan.
Je suis Nikki Elisé.
Et j’embrasse aujourd’hui, avec humilité, l’œuvre que je suis en train de construire, en espérant la mener encore plus loin.